Jean-Luc est un garçon optimiste et plein d'humour. Un humour très raffiné, un peu britannique, fait de petits
jeux de mots et d'esprit. Mais Jean-Luc est un garçon condamné. A 32 ans, il souffre d'une insuffisance cardiaque qui l'empêche de faire le moindre effort et sortir de chez lui est déjà une
épreuve. Ayant jadis pratiqué le sport à haut niveau, Jean-Luc n'accepte pas son handicap. Il a donc décidé de vivre sa dernière grande aventure, son suicide.
Jean-Luc a pour projet de se jeter d'un pont, méthode qu'il considère radicale et digne. Mais il ne veut pas
sauter de n'importe quel pont. Son suicide, il le prépare avec ambition et minutie. Il commence alors ses recherches, dans des livres de géographie et sur Internet, en quête d'un pont idéal. Il
passe tout en revue, selon ses propres goûts, pour faire de ce dernier instant un moment magique et hors du temps.
Architecture, panorama, profondeur du gouffre, mais également accessibilité et efficacité. Jean-Luc a surtout
le souci de l'efficacité. Il veut être certain de mourir sur le coup, sans douleur. C’est pourquoi il craint que les lois de la physique ne lui jouent un mauvais tour. Il s’imagine être amorti
par les milliards de molécules d'eau qui, telles une gelée épaisse, le freineraient et l’empêcheraient de se fracasser le crâne suffisamment violemment contre le lit de la rivière.
Ses recherches le conduisent aux quatre coins du monde et lui font découvrir des paysages dont il ne
soupçonnait pas l'existence. Pourquoi alors ne pas associer à sa dernière aventure un dernier voyage ? Il a d'ailleurs repéré un pont magnifique dans la région du Yunnan en Chine, offrant en
contrebas une vue imprenable sur le Mékong. Mais cette solution lui imposerait plusieurs contraintes, à la fois logistiques et financières. Première épreuve, le voyage, qui pourrait s’avérer long
et éreintant. Cloîtré dans son appartement depuis des mois, Jean-Luc a peur de la foule.
Particulièrement celle des gares et des aéroports. Il ne considère plus les individus de manière
séparée. La foule est pour lui une houle puissante aux remous imprévisibles et il craint de se faire happer par une vague sans que personne ne s’en aperçoive. De plus, Jean-Luc a prévu de céder ses biens à une oeuvre caritative. Et un aller simple pour la Chine représenterait un
sérieux manque à gagner pour l'association qu'il a désignée comme bénéficiaire. Jean-Luc se décida finalement à mourir en France, près de chez lui. Dans le Tech, une rivière qui coule au pied de
la chaîne des Albères dans les Pyrénées Orientales.
La préparation de son suicide ne l’empêche pas de penser aux autres. Il souhaite par dessus tout préserver les
enfants du funeste spectacle que son corps pourrait leur offrir. Démembré, gonflé et bleui par les eaux. Il a ainsi d'abord pensé sauter, enfermé dans un sac de toile épaisse et sombre pour ne
pas maculer le tissu de son sang. Il avait même envisagé de laisser une inscription sur ce sac, dans un style qui lui est propre. « Veuillez ne pas ouvrir ce sac, un corps se trouve à
l'intérieur. C'est pour votre bien. Merci de confier cette tâche à la police. C’est leur boulot. ». Mais ce n’est pas enfermé dans un sac qu’il profiterait de la beauté du panorama et de la
montée d'adrénaline provoquée par la chute libre. C'est son aventure, sa dernière aventure et il veut en profiter. Jean-Luc a donc opté pour une solution alternative. Il convoquerait les secours
un jour donné, à un endroit donné, à une heure donnée. Equipé de flotteurs de couleur vive et d’un petit drapeau rouge sur le dos, le tout solidement harnaché, son corps flotterait à la surface
de l'eau et serait ainsi suffisamment visible pour que les secouristes s'en emparent rapidement.
Le plan de Jean-Luc semble désormais bien ficelé. Il a décidé de mettre son plan à exécution le 24 août 2007
près d'Amélie-les-Bains.
Les secours sont prévenus. Le temps est clair malgré quelques nuages d'altitude. Jean-Luc a pris le soin de
laisser une lettre d'adieu à ses proches, emprunte d'un soupçon d'humour et de poésie. Il a d'abord pris le bus, puis le taxi. Il avait l'air grave malgré sa détermination. Il prit le temps
d'admirer la vue et ses sommets rassurants dont il connaît les moindres irrégularités. Puis il s'est hissé sur le parapet. Il se sentait détendu, en harmonie avec lui-même et avec la
nature.
Jean-Luc profita de l'instant plusieurs minutes, emplissant ses poumons d'un air frais et vivifiant.
Au bout de quelques minutes, il sentit les muscles de sa cuisse droite bouger avec déraison. Il jeta un regard machinal vers le vide. Il fut pris d'un léger vertige en relevant la tête, ce qui le déséquilibra. Son esprit se brouilla. Il préféra s'asseoir sur le parapet, les pieds rangés côté route. Il resta ainsi, la main droite posée sur sa cuisse toujours
active.
Une image lui vint à l'esprit. Il se sentait plein de vie. Cela ne lui était pas arrivé depuis des
lustres.
Jean-Luc rappela le chauffeur de taxi qui l'avait mené au pont. L'homme parut un légèrement étonné du changement d'expression sur le visage de son client, mais ne releva
pas. Le véhicule le conduisit à son domicile. Arrivé chez lui, Jean-Luc s'empara de son bloc de
papier brouillon composé de versos de factures et de documents administratifs désuets. Il s'installa à sa table de cuisine et se mit à remplir ses pages d’anecdotes et d'aventures enfouies en lui
depuis des années. Il ne savait pas par où commencer. Il avait tant de choses en tête. Jean-Luc remplit d’abord une page, puis deux. Il sentait que cela lui faisait du bien. Il ne pouvait pas
lâcher son stylo. Emporté par son élan, il arriva au bout de sa réserve de feuilles de brouillon. Cela faisait déjà 3 heures qu’il écrivait. Il ne cherchait pas à structurer ses écrits. Il se
vidait. Et il continua à écrire ainsi toute la nuit.
Un mois plus tard, il reprit ses notes et réussit à mettre un texte en forme et à la taper à l’ordinateur. Ne
sachant quel titre lui donner, il rechercha en premier lieu un moyen simple pour classer ses histoires à venir. Il leur attribuerait un titre plus tard. Et logiquement, il intitula son premier
texte « première histoire ».
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